Le temps de l’Afrique

Dans le cadre de la deuxième “Rencontre d’Avenir” à Bransat le 27 novembre 2015, François Cluzel a proposé une vue d’ensemble sur l’Afrique dans un proche avenir “entre espoirs et risques” appelant à un projet de co-développement entre Europe et Afrique.

Quelle image avons-nous de l’Afrique ?

Pour ceux qui n’y sont pas ou peu allé, ou qui n’en ont que la vision rapide qu’en donnent les médias, c’est-à-dire la grande majorité des français, l’image dominante est celle d’un indescriptible chaos pour lequel nous avons au mieux de la compassion au pire de l’indifférence, voire de la condescendance.

Le discours de Dakar

Je n’exagère pas. Nous en en avons un témoignage malheureusement célèbre, et qui vient de haut : le discours de Dakar, prononcé en juillet 2007. Je cite : « Le drame de l’Afrique vient que de ce que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire…..Le problème de l’Afrique c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance… Dans cette imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ». Certains ont pu y voir des relents de racisme. Je suis certain que l’on peut en exonérer l’auteur comme l’orateur. Mais pas de la méconnaissance ni de l’erreur de jugement.

Au moment où le Président de la République Française souhaitait construire un nouveau partenariat entre la France et l’Afrique –pour succéder au trop célèbre Françafrique – il ne pose pas le socle d’un tel projet et montre au contraire, dans un discours empreint d’un curieux lyrisme, une vision de « l’homme africain » que l’on pourrait assimiler à un mythe renouvelé du « bon sauvage »…

Le discours d’Accra

Il existe une autre image et un autre discours. Deux ans plus tard, presque jour pour jour, en juillet 2009, Barack Hussein Obama est à Accra, la capitale du Ghana. Et de là, il déclare aux africains – Je cite, à nouveau -: « Votre prospérité peut accroître la prospérité des Etats-Unis… La force de votre démocratie peut contribuer à la progression des droits de l’homme pour tous les peuples… ». Et encore : « Je considère l’Afrique comme un partenaire des Etats-Unis pour construire l’avenir que nous souhaitons pour tous nos enfants. Ce partenariat doit se fonder sur la responsabilité mutuelle et sur le respect mutuel… ».
Responsabilité et respect mutuels, tel est le socle proposé par Barack Obama au nom des Etats-Unis. Car, bien sûr, ce discours considéré par beaucoup comme fondateur, n’exprime pas que la position d’un Président, par ailleurs le premier Président Afro-Américain des Etats-Unis, mais la position de l’administration américaine et du Congrès.

Il y encore d’autres images et d’autres discours. Ceux de la Chine, par exemple, si présente aujourd’hui en Afrique, comme on sait, à travers ses hommes, ses capitaux, ses réalisations et même ses Instituts Confucius. Il faudra y revenir et nous y reviendrons. Mais restons-en pour l’instant au discours d’Accra. Il peut nous servir de guide pour une meilleure compréhension de l’Afrique.

Quatre thèmes pour l’Afrique…

Barack Obama y traite de quatre thèmes  autour desquels il souhaite construire le partenariat entre les Etats-Unis et l’Afrique : la démocratie, les possibilités économiques, la santé, le règlement pacifique des conflits. Ces thèmes permettent une bonne approche de la situation du continent Africain. Mais à leur énoncé, on a le sentiment d’une balance déséquilibrée. D’un côté trois problèmes : des institutions trop faibles, un état sanitaire souvent difficile voire dramatique, une conflictualité incontrôlable et sans cesse renaissante. De l’autre côté, une unique opportunité : le développement économique. Mais le déséquilibre n’est pas si fort qu’il y parait. Les problèmes cités sont exacts mais à nuancer et quant aux possibilités économiques, elles sont bien plus que cela puisque, depuis plus d’une décennie, l’Afrique est après l’Asie, la seconde zone de croissance au monde, bien loin devant l’Europe. Finalement, beaucoup de nos entreprises, grandes et petites, l’ont bien compris, la balance penche en fait plus du côté des opportunités que des problèmes.

…Et un facteur majeur, la démographie

Il reste toutefois un thème que le discours d’Accra n’évoque pas. Ce thème, c’est celui qui met en action les plateaux de la balance, qui est commun à chacun des quatre autres, à la fois explication ou frein, et qui en définitive fait pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Ce facteur sous-jacent mais essentiel c’est la population. Car s’il y avait une image, une seule, à retenir de l’Afrique, c’est que ce continent, ou plus exactement ce sous-continent, c’est-à-dire l’Afrique subsaharienne, est le lieu d’une impressionnante explosion démographique. Selon un processus bien connu, les réels progrès sanitaires qui y ont réduit fortement la mortalité infantile et accru l’espérance de vie n’ont pas encore été compensés par une baisse parallèle de la fécondité.

Faut-il craindre la « Bombe P » ?

Il est certain aujourd’hui que l’Afrique au sud du Sahara, qui comptait 180 millions d’habitants en 1950 en comptera au moins 1,8 milliard en 2050 soit une multiplication par 10 en 100 ans. Je dis, au moins, car pour arriver à ce chiffre il faudra que le nombre d’enfants par femme, actuellement de 5,5, baisse progressivement jusqu’à 2,1 c’est-à-dire le taux nécessaire au simple remplacement des générations. Les démographes appellent « transition démographique » cette situation où la population se stabilise du fait d’un équilibre entre les naissances et les décès. Si tel était le cas, hypothèse donc peut-être optimiste, la population mondiale avoisinerait en 2050 les 10 milliards d’habitants et le continent africain en représenterait plus de 20%. Quant à notre Europe des 28, elle plafonnera à 500 millions d’habitant soit 5% de la population mondiale.

Incontestablement ce seul fait, particulièrement frappant, et pourtant presque aussi mal connu que la plupart des autres réalités africaines, ne peut que nous interpeller. Certains y ont vu une « bombe » prête à exploser. C’est la fameuse « Bombe P », P comme population, décrite dès 1968 par Paul et Anne Ehrlich dans leur « best-seller » qui porte ce  titre. Mais si leurs prévisions démographiques se sont révélées exactes, leur prophétie d’une famine mondiale avant la fin du dernier siècle ne s’est évidemment pas réalisée. De fait, un accroissement rapide de la population pose bien d’autres questions que celle des ressources alimentaires. Elle renvoie à des problèmes plus généraux de développement dont les ressources alimentaires sont bien sûr une donnée, mais loin d’être la seule.

Ainsi les leçons de l’expérience comme les analyses des spécialistes nous apprennent que la croissance de la population est un des facteurs les mieux assurés de la croissance économique, notamment en phase de décollage. C’est bien ce dont témoigne l’Afrique aujourd’hui, avec non seulement des indicateurs macro-économiques enviables mais aussi des avancées sociales significatives.

Mais il est clair, aussi, qu’une explosion démographique d’une telle ampleur a des conséquences immédiates qui apparaissent comme autant de nouveaux problèmes à résoudre, et cela dans l’urgence.

Urbanisation et densification massive

La première d’entre elle est un processus d’urbanisation massive. Le sous-continent ne possédait en 1950 aucune ville de plus de 1 million d’habitants. Il en compte aujourd’hui 38 dont la moitié est déjà multimillionnaire. Et ce n’est pas fini ! L’Afrique est encore faiblement urbanisée avec seulement 35% de citadins. Mais dès 2030, la moitié des africains vivront en ville. D’ici là, leurs pays auront à gérer un doublement de la population urbaine qui passera de près de 300 à plus de 600 millions d’habitants. Kinshasa ne comptait que 160.000 habitants au milieu du siècle dernier. Elle en abrite près de 10 millions aujourd’hui et se prépare à en accueillir quelques millions de plus dans les prochaines décennies.
Il s’agit là du phénomène d’urbanisation le plus rapide qu’ait connu la planète. En outre, contrairement à ce qui s’est passé en Europe ce n’est pas l’exode rural qui l’explique pour l’essentiel ; mais bien la dynamique propre de la fécondité des populations urbaines. Les campagnes africaines vont-elles-mêmes connaître une forte croissance du nombre de leurs habitants. Densification et urbanisation seront ainsi les moteurs d’une formidable réorganisation de l’espace et des sociétés en Afrique.
Comment loger, nourrir, soigner et éduquer l’ensemble de la population d’Abidjan, de Nairobi ou de Lagos ? Comment répondre aux besoins toujours croissants d’infrastructures, d’eau et d’assainissement ? C’est là un défi presque titanesque, d’autant plus qu’il concerne des populations jeunes, souvent éduquées, mais trop souvent désœuvrées.

Chômage de masse et migration

La seconde conséquence de cette explosion démographique est en effet, une arrivée massive de jeunes sur le marché de l’emploi africain. Deux africains sur trois ont moins de 25 ans aujourd’hui contre moins de un européen sur trois ; le nombre d’arrivants sur le marché de l’emploi y doublera d’ici 2030. En chiffre absolu, le sous-continent s’apprête à accueillir chaque année 27 millions de jeunes actifs à compter de 2030. Le secteur informel, aujourd’hui le plus grand employeur d’Afrique (80% de la richesse produite) sera-t-il à même de leur procurer une activité ? Il est clair que cela semble difficile. Dans ces conditions, des phénomènes migratoires de grande ampleur sont quasi-inévitables. Et on sait, bien sûr, qu’ils sont déjà largement à l’œuvre.

Ce que l’on sait sans doute moins c’est que ces mouvements ont concerné d’abord le sous-continent. Les flux internes de migration y sont quatre à huit fois supérieurs aux déplacements vers le reste du monde. Avec d’ailleurs des problèmes souvent de même nature que ceux rencontrés en Europe, mais à un degré de violence bien supérieur. Ainsi se souvient-on peut-être de l’apparition du concept d’« ivoirité » dans les années 90, quand l’économie jusque-là prospère de la Côte-d’Ivoire subit une chute brutale des cours du café et du cacao. Au nom de cette idéologie, jusque-là impensable au pays d’Houphouët-Boigny, plus d’un million de burkinabés et de maliens sont contraints de rentrer dans leurs pays d’origine, sans compter malheureusement les pogroms anti-immigrés qui firent des milliers de morts. Plus proche de nous, l’Afrique du Sud, pourtant traditionnelle terre d’immigration, a connu en 2008 une forte poussée de fièvre xénophobe au sein de ses townships.
Mais ces difficultés ont aussi pour effet de renforcer l’attractivité de l’Europe.
Avec la généralisation de la forte croissance démographique, la densification des territoires, les pôles en déficit de main-d’œuvre se font de plus en plus rares en Afrique.
Aussi, il faut en être conscient, la migration subsaharienne comptera parmi les phénomènes sociaux marquants des rives sud et nord de la Méditerranée. Elle structurera de nouvelles relations économiques et sociétales entre l’Afrique et l’Europe.
Telle est la leçon imparable de la démographie. Elle est aujourd’hui la composante essentielle à la fois de la problématique africaine et de la nécessaire construction d’un nouveau projet Europe-Afrique.

Avons-nous un projet Europe-Afrique ?

Comme je le laissais entendre en opposant le discours de Dakar au discours d’Accra, il y a aujourd’hui un réel aveuglement de l’Europe et singulièrement de la France sur les bouleversements qui s’annoncent à nos portes. Nous en mesurons malheureusement les conséquences quotidiennement sur les côtes de Lampedusa ou aux grilles qui ferment Melilla d’une triple frontière de sept mètres de haut. Mais quelle analyse en faisons-nous et quel projet avons-nous à proposer ?
La pression que nous constatons aujourd’hui ne peut que croître. Aucune forteresse ne pourra préserver l’Europe des vagues d’une jeunesse qui se voit privée d’avenir. Ils seront de plus en plus nombreux à n’avoir d’autre perspective que d’« aller en aventure » comme l’on dit au Mali. Sans une croissance économique vigoureuse à même de répondre aux défis d’une Afrique en peuplement, ce ne seront pas des milliers mais des millions de réfugiés économiques, politiques et environnementaux que l’Europe et le Maghreb auront à gérer. L’Europe a donc tout à perdre à délaisser l’Afrique au moment de sa métamorphose.

L’Afrique au centre d’une compétition mondiale

De fait, ce que nous ne voyons pas suffisamment, non plus, c’est la compétition économique mondiale qui se joue aujourd’hui en Afrique subsaharienne. L’Afrique du Nord y est déjà un partenaire économique de premier plan. Et d’autres pays comme la Chine, les Etats-Unis, l’Inde, le Brésil, les pays du Golfe, la Turquie y intensifient leurs liens. Cette compétition se joue sur tous les plans : le commerce, les investissements, l’accueil des étudiants et des chercheurs ou l’image du pays compétiteur.

Avec un nouvel acteur : la Chine

La Chine s’est ainsi imposée en une vingtaine d’années comme le principal partenaire économique du continent africain : sa part de marché y est passée de moins de 2% en 1990 à plus de 16% en 2011. Par pays, elle est en première position au Nigéria, en Afrique du Sud et au Cameroun, en seconde place au Kenya (à quasi-parité avec l’Inde), en 3ème place en Côte-d’Ivoire et en 4ème au Sénégal. L’inde, de son côté, occupe la première place au Kenya et la 4ème au Nigéria et en Afrique du Sud.
Les investissements directs de la Chine vers l’Afrique représenteraient 15% de la totalité de ses investissements dans le monde. Ses entreprises publiques et privées y remportent aujourd’hui un grand nombre d’appels d’offres internationaux. Tel a été le cas pour l’aéroport de Nairobi où l’offre chinoise a été jugée mieux-disante que l’offre française tant sur le plan financier que sur le plan technique.
En outre, les entreprises chinoises réalisent également des investissements à caractère social dans des écoles et des hôpitaux. L’hôpital gynéco-obstétrique et pédiatrique de Yaoundé a été construit avec des prêts et des dons chinois ; une partie de son personnel médical est chinois.
De même, la Chine investit largement dans les médias africains, diffuse des émissions spécifiques à l’Afrique et même des bulletins d’information via la téléphonie mobile.
Enfin, la diaspora chinoise sur le continent africain suit le rythme d’accélération des échanges commerciaux pour atteindre aujourd’hui près d’un million de personnes – à comparer à moins de 250.000 ressortissants français-.

Il est aujourd’hui intéressant d’observer la proximité des discours chinois et américains sur l’Afrique : promotion d’un partenariat égal, reconnaissance du miracle économique africain, responsabilité et respect mutuels. C’est que Chine et Etats-Unis se livrent en Afrique à une véritable lutte stratégique dont l’économie n’est peut-être que la face la plus apparente.

Et la France au sein de cette compétition ?

La réponse est simple : elle ne cesse de perdre des places. Sa part de marché y connaît un recul continu depuis le début des années 2000 passant de 10% – premier exportateur mondial- à 4,5% – 5ème exportateur derrière la Chine, l’Inde, les Etats-Unis et l’Allemagne.
Il se trouve, par ailleurs, que ce recul est le plus rapide en « Zone CFA », notamment face à la Chine. Ce mouvement s’accompagne d’une moindre présence des banques françaises en Afrique qui se mesure par une forte réduction de leur part dans l’offre global de crédits et qui, au total, fragilise les intérêts français.

Ces données globales ne décrivent, toutefois, pas toute la réalité.
La France conserve des atouts spécifiques en Afrique qui ne sont pas assez valorisés ni intégrés dans une politique d’ensemble.
Notons d’abord le poids des investissements de nos entreprises, plutôt des PME en Afrique francophone et de grands groupes en Afrique anglophone. Ce mouvement ancien, qui fait de notre pays le premier détenteur d’actifs en Afrique, s’est même accéléré ces dernières années dans le sous-continent. Il y est désormais plus rapide que dans les pays du Maghreb. Les secteurs traditionnels du bâtiment, des travaux publics, de l’énergie, des mines et de la logistique sont évidemment bien représentés avec des entreprises comme Bouygues, Vinci, Total, Areva, Bolloré ou encore Technip qui a fait le choix d’un ancrage durable au Ghana en y créant une société commune avec une société d’Etat et en développant un partenariat avec l’Université pour favoriser la recherche. Au final, les entreprises françaises sont l’un des premiers employeurs en Afrique où leur expertise est très généralement appréciée.
Il y a ensuite la francophonie. Sur les 220 millions de francophones recensés dans le monde, près de 100 millions vivent en Afrique. Trente pays africains sont membres de l’O.I.F (Organisation Internationale de la Francophonie). La France peut aussi compter sur la présence de 127 Alliances françaises qui forment 83.000 étudiants, de TV5Monde Afrique reçue par 10 millions de foyers et de RFI.
La France est aussi, et de loin, le premier pays d’accueil au monde d’étudiants africains : plus de 110.00 en 2010, contre 37.000 pour les Etats-Unis et le Royaume-Uni, et déjà près de 15.000 en Chine.
On ne saurait, non plus, négliger l’importance de la diaspora africaine en France, issue encore aujourd’hui très majoritairement du Maghreb, mais en nombre croissant pour le sous-continent : environ 800.000 immigrés dont 100.000 maliens. Le trait d’union qu’ils permettent avec l’Afrique est humain mais aussi financier. On estime les transferts des travailleurs immigrés vers leurs pays d’origine à 8 milliards d’euros.
Enfin, la France peut s’appuyer sur les liens nombreux et anciens noués avec l’Afrique par des collectivités locales dans la cadre de ce que l’on appelle la « coopération décentralisée ».

Il reste que ces acquis du passé ne construisent pas un projet. Or, répétons-le, il y a urgence. L’Afrique est à la fois une opportunité et un risque et nos sorts sont liés irrémédiablement. Ne pas le voir, ne pas s’y préparer, c’est se condamner à subir.

L’Afrique opportunité ou risque ?

Les spécialistes de l’Afrique se partagent aujourd’hui à parts à peu près égales entre afro-optimistes et afro-pessimistes. Les deux ont des arguments solides et donnent, en définitive, une image contrastée de l’avenir du sous-continent.

Les optimistes ne manquent pas de souligner que depuis la fin des années 90, l’Afrique a retrouvé le chemin d’une croissance vigoureuse, situation qu’elle avait déjà connue –on l’oublie parfois – après « les indépendances » et cela jusqu’à la crise pétrolière de 1973.
Ainsi, parmi les dix pays du monde dont la croissance a été la plus rapide au cours de la première décennie des années 2000, cinq sont africains et ont connu des taux de croissance supérieurs à 7% – taux qui permet à une économie de doubler en dix ans- : l’Angola, l’Ethiopie, le Tchad, le Mozambique et le Rwanda. Et bien d’autres pays d’Afrique ont approché, dans cette même période ce taux remarquable de 7%.
La plupart des observateurs s’accordent aujourd’hui pour considérer que cette croissance va se poursuivre. Dans son dernier rapport, la Banque Mondiale indique que la croissance de l’Afrique subsaharienne devrait atteindre 4,2% en 2015 après 4,6% en 2014 puis repartir à la hausse en 2015 et 2016 avec une croissance moyenne de, respectivement, 4,6% et 5%.
Et il est particulièrement intéressant de noter que cette progression sera d’avantage portée par la demande intérieure, tant en raison de la poursuite des investissements dans les infrastructures que d’une évolution très positive de la demande des ménages. Car désormais ce sont bien des facteurs endogènes qui expliquent la plus grande partie de la croissance de l’Afrique, signe d’une prise en main de son destin par le continent.
L’apparition puis le développement d’une classe moyenne qui dépasse désormais les 300 millions de personnes, la progression régulière des revenus par habitant (+2,7% sur la période 2003-2009) se traduisent par une amélioration de la consommation de biens inaccessibles auparavant.
Plus 80% de la population est désormais connectée à un réseau de téléphonie mobile pour des usages souvent bien en avance par rapport à ce que nous connaissons dans notre pays. Le portable y est, beaucoup plus couramment qu’en France, un outil de transfert d’argent ou un terminal de paiement.
Parallèlement, l’Indice de Développement Humain (IDH) qui mesure les progrès sociaux et sociétaux d’une économie, s’est amélioré de 15,6% par an entre 2000 et 2010 pour la seule Afrique subsaharienne. Le développement de la scolarisation, des services sanitaires plus nombreux et de meilleures qualités, des Etats mieux organisés, une place et un rôle des femmes qui nous étonneraient en France, tous ces éléments traduisent bien une Afrique qui se construit aujourd’hui un avenir.

Alors, pourquoi des pessimistes ?
D’abord, comme on le sait, ce progrès est global mais pas général. La situation dramatique de la Centrafrique nous le rappelle opportunément au moment de la visite du Pape François. Au sein d’un même pays, on peut constater des différences de développement considérables : c’est le cas entre le nord et le sud du Nigéria. Des cas de recul, même s’ils sont rares, ont pu être observés ; ainsi au Lesotho, au Zimbabwe ou au Swaziland.
Ensuite, les pessimistes insistent sur la persistance, voire le développement des inégalités. Les extraordinaires succès économiques, qu’ils ne nient pas, se traduisent certes par le développement spectaculaire des infrastructures urbaines, la multiplication des gratte-ciel et des embouteillages de Mercedes et de 4×4, mais aussi par le développement, en périphérie, de bidonvilles qui ne bénéficient d’aucuns réseaux publics. Enfin, il y a l’insécurité et ce sentiment qu’elle est croissante et de moins en moins contrôlable.
C’est là aussi une réalité de l’Afrique. Et cette réalité est peut-être d’autant plus contrastée que l’Afrique entre dans un cycle de forte croissance à un moment spécifique de l’histoire de l’humanité, après tous les autres continents

La révolution industrielle ne s’est pas produite en Europe sans drames humains, sans inégalités, sans conflits. Puisque l’on rend ici hommage à Emile Guillaumin, qu’on relise ce qu’il écrit de Montluçon et du monde ouvrier dans « Baptiste et sa femme ». Pourquoi l’Afrique devrait seule de son espèce réussir à la fois, et d’un même mouvement, sa mutation économique, sa mutation sociale et sa mutation politique ? C’est évidemment beaucoup demandé aux hommes et aux femmes de ce continent.
Et puis l’Europe du XIX ème siècle avait pour exutoire les terres presque vierges d’Amérique ou d’Australie. En à peine une décennie, entre 1840 et 1850, au moment d’une dramatique famine, 20% de la population irlandaise a pu émigrer vers les Etats-Unis, refuge non seulement de « migrants économiques », comme on dirait aujourd’hui, mais aussi de « migrants politiques » et de « migrants religieux ». L’africain du XXI ème siècle, à la recherche d’un avenir qu’il ne trouverait pas ou qu’on lui refuserait dans son pays d’origine, n’a d’autre possibilité que de se déplacer vers des terres déjà peuplées, parfois trop peuplées.
Enfin, il y a les problèmes environnementaux dont on ne se préoccupait guère jusque dans les années 1970. Non seulement l’Afrique est une des victimes des changements climatiques, mais encore il lui faudrait contribuer aux efforts collectifs pour tenter d’en éviter l’aggravation.

Les vraies raisons d’un certain pessimisme sont, en fait, ici. Car l’enjeu est lourd. Et il est clair que si nous n’accompagnons pas l’Afrique dans son développement, dans un projet de co-développement Europe-Afrique, les risques deviendront supérieurs aux opportunités, pour l’Afrique et pour l’Europe.