L’actualité du latin !

Il faut y avoir participé pour le croire : le Festival Européen Latin-Grec a rassemblé à Lyon, du 19 au 22 mars 2015, des centaines de jeunes qui, entourés de professeurs méritants, continuent à étudier avec passion cette langue toujours trop vite enterrée.
En effet, ce festival, qui fêtera ses 10 ans l’an prochain, créé par la latiniste Elizabeth Antébi (qui a traduit en latin Le Petit Nicolas, vrai succès de librairie en Europe), réussit à être un lieu où les jeunes répondent volontiers présents !
Les intervenants savent en effet marier le sérieux et l’amusant. Tels le magistrat honoraire Philippe Bilger faisant “Le procès des Humanités” ou l’avocat Frédéric Doyez lançant des textes à charge ou à décharge contre nos grands auteurs classiques. Le théâtre grec est toujours à l’honneur, cette année grâce au spectacle Quatre fois Médée et à la conférence-spectacle les Bacchantes d’Euripide par Marie-Hélène Delavaud-Roux, maître de conférence en histoire grecque à l’Université de Bretagne occidentale.
Le monde de l’économie et des entreprises ne reste pas à l’écart : la responsable du groupe Enel (énergie électrique) Luca Desiata a ainsi proposé : Jouons en latin ! pourquoi créer un magazine de jeux et se passionner pour le latin quand on est grand patron…
Les images de vidéos sont largement appréciées, notamment les interviews de René de Obaldia et de Jacqueline de Romilly dont chacun sait l’engagement combatif qu’elle a menée pour les langues anciennes (tous deux de l’Académie française).
On a appris qu’un “Google map de l’Antiquité” est en cours de réalisation ; on a écouté Olivier Germain-Thomas évoquer Civa, Prométhée et le Feu, on a même dégusté un “pic nic gréco-latin”, joué de la musique (que serait un festival sans musique ? ici, elle était inspirée par les dieux de l’Olympe), certains s’étaient déguisés en hoplites, bref, on a ri, on a joué, on a (un peu) travaillé… et surtout, surtout, on a mesuré que le latin reste une langue d’échanges qu’il n’est pas du tout démodé d’étudier !
Le Festival européen latin-grec a été mis à l’honneur par 3 grandes pages dans Le Figaro plus un long article de Marie-Noëlle Tranchant …

A quoi sert le latin ?

Mais pourquoi la France aurait-elle besoin de latinistes ? C’est la question posée dans le “billet de Favilla” intitulé -sans surprise- Rosa, rosa, rosam… paru dans le numéro du 27 mars 2015 du journal les Echos où l’on s’étonne (agréablement) de trouver une telle réflexion…
Il a été démontré que l’étude du latin et du grec permet de donner aux jeunes esprits une solide capacité d’analyse logique. Alors, pourquoi s’en priver ? Bien étudier dans une phrase la place des mots, leur fonction, leur liaison avec d’autres, les modes verbaux, les modalités du discours, tout cela constitue une gymnastique intellectuelle qui facilite non seulement la maîtrise du français, si indispensable de nos jours, mais aussi celle d’autres langues contemporaines.

Cependant, il est inutile de se leurrer : malgré les efforts déployés sous les ministères Darcos et Châtel, notamment par le directeur général de l’Enseignement scolaire, Jean Michel Blanquer, l’éviction de ces langues s’est mise en marche au sein de l’Education nationale : une “réforme” (une de plus) initiée par l’actuelle ministre, vise à remplacer le latin-grec par un EPI (Enseignement pratique interdisciplinaire). Autrement dit, il n’est plus question d’apprendre les langues de l’Antiquité mais de réaliser autour d’elles des “projets collectifs concrets”… A suivre !

Deux événements récents méritent attention :
– la parution du livre de JM Blanquer aux éditions Odile Jacob. C’est une analyse de la situation de l’école où toutes les questions sensibles sont abordées, sans dogmatisme, avec lucidité : L’Ecole de la vie. Pourquoi l’école ne tient-elle pas compte des découvertes scientifiques ? Selon lui, elle ne sera capable de transmettre aux enfants les savoirs fondamentaux qu’en élaborant des pédagogies fondées et adaptées sur ce que nous apprennent les sciences cognitives (notamment les travaux de Stanislas Dehaene, de l’Académie des sciences et du Collège de France). Certaines innovations pédagogiques ont été des succès, d’autres des échecs, il faut avoir le courage de le reconnaître, de ne pas s’entêter dans des expérimentations décevantes, sur la lecture, l’évaluation de l’élève, les relations école-famille… etc.
– la tenue le samedi 28 février 2015, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, des Etats généraux de l’Antiquité. Organisée par l’Association des Professeurs de Langues anciennes de l’Enseignement supérieur (APLAES) et la Société des Professeurs d’Histoire ancienne de l’Université (SOPHAU), avec le soutien d’un ensemble impressionnant de partenaires français et étrangers groupant une centaine d’institutions et d’associations. L’Académie des inscriptions et belles lettres était également présente, notamment son Secrétaire perpétuel, le médiéviste Michel Zink, ainsi que l’égyptologue Nicolas Grimal et plusieurs autres membres tels Juliette de la Genière, Jean-Louis Ferrary, Denis Knoepfler, et les correspondants français, Monique Trédé, John Scheid et Dominique Mulliez. Tous ont apporté leur soutien inconditionnel en faveur des humanités classiques et souligné leur rôle dans la formation intellectuelle des citoyens.

Le latin, une langue à vaste descendance

Le latin est le sujet du dernier ouvrage paru de la linguiste Henriette Walter ; il s’intitule, de manière facétieuse : Minus, lapsus et mordicus : nous parlons tous latin sans le savoir (éditions Robert Laffont).
C’est dans ce “nous” que réside la nouveauté et l’intérêt de ce livre. Car ce “nous” concerne autant les Français que les autres Européens, Italiens et Toscans, Espagnols et Catalans, Portugais, Roumains et même Anglais et autres nationalités qui n’ont pas hésité à adopter des mots latins dans leur parler courant.

Henriette Walter en éminente linguiste universitaire (Université de haute-Bretagne, à Rennes) rappelle en première partie, l’incroyable diversité du latin, la manière dont il s’est lui-même nourri d’autres langues dont le grec bien sûr. Puis dans une deuxième partie, elle étudie la structure et l’évolution du latin dit classique (phonétique, grammaire, lexique etc.) Enfin, dans sa troisième partie, elle présente la nombreuse progéniture du latin, sa large expansion dans la “Romania”, ensemble des régions où le latin a connu une nouvelle vie. Elle examine ainsi le latin sous toutes ses formes, des plus classiques aux plus inattendues (latin de cuisine) en passant par le latin d’Eglise, le juridique, le scientifique…
Pour le plus grand plaisir du lecteur, elle émaille aussi cette sérieuse étude de petits encadrés intitulés “récréations” qui permettent de se distraire au fil des pages !

Le latin, langue officielle d’un immense empire, ne s’est jamais figé, n’a cessé d’évoluer, de se transformer pour donner naissance à de multiples langues toujours vivantes en Europe. Ainsi est-il mal venu de le classer parmi les langues mortes… Non. Il vit, mais sous les diverses formes de sa nombreuse descendance. Ce sont donc les métamorphoses du latin que présente Henriette Walter qui, au final, fait partager sa réflexion sur la place qu’il pourrait occuper dans le concert actuel des langues du monde.

Hélène Renard