Ce que la Grèce des origines doit aux académiciens…

La Grèce des OriginesS’il y avait tant de monde, c’est qu’on pouvait y admirer des trésors : ceux des Minoens de Crète et de Santorin, et ceux de Mycènes et même de Bulgarie.

En parcourant vitrines et panneaux d’explication, je me suis amusée à dénicher les noms de ces savants archéologues qui étaient membres de l’une des académies de l’Institut de France. J’en ai trouvé pas moins d’une quinzaine !

Ni l’Allemand Heinrich Schliemann qui a mené les fouilles des légendaires Troie et Mycènes ni l’Anglais Sir Arthur Evans qui a dégagé le palais de Cnossos en Crète n’appartenaient à l’une des académies qui composent l’Institut de France. Mais bien d’autres archéologues, dont les noms sont restés moins célèbres, ont contribué par leurs recherches pionnières à la fascination de l’Occident -et particulièrement de la France- pour l’Antiquité grecque et les civilisations qui l’ont précédée. C’est justice que de leur rendre hommage en rappelant tout ce que la connaissance de l’art “égéen” leur doit.

La préhistoire en Grèce, avec ses instruments, ses armes, ses outils primitifs en pierre taillée, a été révélée par le “lithicien” Ferdinand Fouqué (1828-1904). En 1866, à la suite de l’éruption du volcan de Santorin, ce géologue missionné par l’Académie des sciences, professeur au Collège de France, s’embarque pour cette île. Il y répertorie minutieusement les couches géologiques et dans son rapport, décrit ses trouvailles (pointes de lance, lames de couteau, scie en silex…). Mais l’obsidienne dans laquelle ces instruments lithiques sont fabriqués ne se trouve pas sur place et vient donc d’ailleurs (de Milo ?)… ce qui, selon lui, démontre un commerce maritime contemporain de l’âge de pierre. Les vestiges de l’humanité primitive en Grèce sont ainsi mis à jour. Fouqué donne la preuve de l’existence d’habitats, en particulier dans les ravins de l’Akrotiri au sud de l’île, en observant des pans de murs ensevelis sous la cendre. Ainsi se confirme grâce à lui, une “Pompéi antéhistorique” que l’on ne soupçonnait pas. Mais il découvre également bon nombre de cruches dites “cycladiques” (datant de 1600 av. J.-C.) tournées, peintes, agrémentées de ravissants motifs noirs ou bruns.

Et tandis que ce rapport Fouqué est publié (en 1867), deux autres chercheurs vont appuyer de leurs savoirs la découverte de la préhistoire grecque. Leur contribution sera fondamentale : un jeune membre de l’Ecole française d’Athènes, Albert Dumont (1842-1884). Il deviendra le directeur de cette célèbre institution (l’Académie des inscriptions et belles lettres en est la tutrice) et, de Grèce, enverra de nombreux et précieux spécimens au musée des Antiquités nationales. Et l’autre archéologue est Charles-François Lenormant (1837-1883) dont le père Charles Lenormant avait été le compagnon de Champollion en Egypte. Charles-François effectue de nombreux voyages en Grèce et au Moyen-Orient et son érudition est immense. Tous deux seront élus à l’Académie des inscriptions et belles lettres, la même année en 1882.

Le successeur de Dumont à l’Ecole française d’Athènes, après la guerre de 1870, sera l’helléniste spécialiste d’épigraphie Paul Foucart (1836-1926), qui occupe la chaire de ces disciplines au Collège de France. Il deviendra membre de l’Académie des IBL en 1878. S’il s’intéresse moins à la préhistoire, il oriente les recherches vers la civilisation minoenne. Il cherche d’ailleurs à obtenir les fouilles de Cnossos. Son successeur, Théophile Homolle (1848-1925) se battra lui aussi pour que le palais du roi Minos soit confié aux archéologues de l’Ecole française d’Athènes, mais en vain : celui-ci deviendra le domaine réservé d’Arthur Evans, tandis que les Français fouilleront un autre grand lieu minoen : Mallia. Homolle, poursuivant les incitations de Dumont, incitera à une exploration systématique des “tumuli” de plusieurs sites de Thrace (actuellement en Bulgarie).

De son côté, l’helléniste Georges Perrot, qui devient Secrétaire perpétuel de l’Académie des IBL en 1904, effectue dans les années 1870 plusieurs missions archéologiques en Grèce et dans les principaux pays du Moyen Orient. Il publie pour Hachette une magistrale Histoire de l’Art dans l’Antiquité en 10 volumes qui paraît entre 1884 et 1914.

En Crète, dans la plaine de la Messara, à Ligortynos, sont exhumés les restes de deux tombes de l’âge du bronze. La compétition fait rage autour d’elles. Anglais, Allemands, Italiens ont en face d’eux le Français Edmond Pottier (1855-1934) professeur d’histoire et d’archéologie, élu à l’Académie des IBL en 1898. Celui-ci, comme bon nombre de ses confrères, donnera à tous les grands journaux de l’époque et aux revues spécialisées (La Gazette des beaux-arts, la Revue des Deux Mondes, Le Temps, l’Illustration, La Vie quotidienne…) des articles accompagnés de photographies des sites en cours de fouilles, permettant ainsi à un large public de se familiariser avec ces découvertes.

Les vases et les ustensiles funéraires de Ligortynos seront acquis par l’orientaliste Charles Simon Clermont-Ganneau pour l’Académie des IBL qui les revendra au Louvre où ils se trouvent encore.

De nombreux sceaux, en pierre ou en cristal de roche, sont aussi examinés avec attention car leur écriture pictographique fournit de précieuses indications. C’est l’oeuvre de l’helléniste Joseph Demargne (1903-2000), élu à l’Académie des IBL en 1969, qui parvient à en acquérir toute une série qu’il léguera au Louvre.

Les fouilles de Sir Arthur Evans à Cnossos ont un immense retentissement. L’érudit et archéologue français Salomon Reinach s’attache à les faire connaître : “les fouilles de M. Evans sont dans l’histoire de l’archéologie un événement capital, elles nous révèlent une civilisation encore plus riche et plus avancée que celle dont les découvertes de Schliemann nous avaient instruits“. Salomon Reinach aménage puis dirige le Musée des Antiquités nationales de Saint Germain en Laye (ville où il est né en 1858) et devient membre de l’Académie des IBL en 1896. Il fait partie des initiateurs de la première croisière organisée (en 1896) et il conduit les touristes (des professeurs !) à Mycènes, à Troie, à Santorin. Théophile Homolle l’accompagne. Et les croisières archéologiques vers la Grèce vont ainsi se multiplier. A bord, les conférenciers sont souvent prestigieux tels le spécialiste de l’histoire byzantine, Charles Diehl, membre de l’Académie des IBL en 1910.

Les trésors découverts à Santorin et en Crète, à Cnossos, vont faire naître, à la Belle Epoque et durant les années Trente, à Paris un véritable engouement pour cette civilisation minoenne au point qu’on finira qualifier Paris de “cité minoenne” ! Pièces de théâtre (Hélène de Sparte d’Emile Verhaeren ou Phèdre de Gabriele d’Annunzio) décors, costumes, livres (Proust par exemple dans Le Côté de Guermantes), musiques, rencontrent un immense succès, de même que le masque d’or dit “d’Agamemnon” que l’on admire à l’Exposition universelle de 1900. C’est l’académicien des sciences Louis de Launay qui a l’idée de présenter dans les carrières du Trocadéro à Paris une reconstitution du “tombeau d’Agamemnon”. Au sein de cette exposition du “Monde souterrain”, les visiteurs se pressent en grand nombre.

En 1904, l’écrivain, poète et romancier Henri de Régnier (qui sera élu à l’Académie française en 1911) est envoyé en reportage en Crète pour le supplément du quotidien Le Gaulois. Il visite “le Palais de la hache”, comme il dénomme Cnossos “où rôde l’ombre fabuleuse de Pasiphaé”.

Et en 1919, Pierre Benoît fait paraître son roman célèbre l’Atlantide directement inspiré des hypothèses relatives à l’effondrement du Santorin et d’un continent englouti. Il sera élu à l’Académie française en 1931.

Un autre académicien , et non des moindres, Eleftherios Venizelos, fondateur de la Grèce moderne, homme politique de première importance, sera élu membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques. Il offrira au Palais de la Paix de La Haye une copie en marbre du trône du roi Minos.

Ainsi, peut-on constater que toutes les académies qui composent l’Institut de France ont, par l’érudition de leurs membres, contribué à la connaissance de l’Art égéen, qu’ils aient été savants ou artistes, archéologues ou géologues, collectionneurs, écrivains ou voyageurs…

Hélène Renard