Cassas, dessinateur voyageur

Découvrez l’un des plus talentueux dessinateur du XVIIIe siècle : Cassas, dont l’oeuvre est actuellement exposé au Musée des Beaux-Arts de Tours. Si nous l’évoquons ici, c’est qu’à plusieurs reprises il croisa bon nombre d’académiciens. Et pourtant, lui-même ne fut jamais membre d’une académie, pour la simple raison que le dessin ne constituait pas une discipline académique !

Louis-François Cassas est né en 1756 en Indre au château d’Azay-le-Ferron (lequel a été légué à la ville de Tours). Très jeune, il se révèle doué pour le dessin, tant le dessin d’architecture que le dessin d’art qu’il apprend d’abord auprès de son père architecte, puis comme élève des Ponts et Chaussées, et aussi à l’Académie de dessin créée à Paris, sur le modèle des autres académies, par le duc de Rohan-Chabot qui fut son premier mécène.
Même si de nombreux peintres et architectes furent d’excellents dessinateurs, Cassas, lui, a fait son choix : il sera et restera uniquement dessinateur. Avec quel talent et tant pis pour l’Académie !

Etude de deux troncs d'arbre

Etude de deux troncs d’arbre

Cassas n’a pas encore vingt ans lorsqu’il commence à voyager en France (Val de Loire, Bretagne, notamment Brest) et en Europe (Belgique, Allemagne, Hollande) croquant les paysages avec une rare exactitude topographique. On ne peut ici que résumer quelques périodes essentielles de sa vie, lui qui fut considéré comme l’un des dessinateurs voyageurs les plus prolifiques de son siècle.

Vue du port de Trieste

Vue du port de Trieste

Son premier voyage en Italie en 1778-79, est rendu possible grâce au mécénat du duc de Chabot. C’est ainsi que Cassas, après avoir franchi la montagne et dessiné de magnifiques vues des Alpes et du Léman, arrive en Italie. Il a 22 ans et déjà un remarquable bagage de dessins à son actif, presque toujours au crayon graphite et à la pierre noire dont il sait exploiter toutes les possibilités. Choisissant toujours le meilleur angle de vue, il dessine partout où il passe : Turin, Milan, Bologne, Florence, Padoue, Parme, Vérone, et décide de passer l’hiver à Naples. Il assiste à l’éruption du Vésuve le 8 août 1779 puis, quittant les chemins classiques, il remonte vers le nord pour se rendre à Split, en Dalmatie vénitienne, et à Trieste alors port autrichien. Là, Cassas dessinera, à la demande du baron Pittoni, d’innombrables dessins, qui, plus tard, illustreront, gravés, le Voyage pittoresque et historique de l’Istrie et de la Dalmatie.

Vue de la colonnade du temple d'Hercule à Milan

Vue de la colonnade du temple d’Hercule à Milan

Isola Bella sur le Lac Majeur

Isola Bella sur le Lac Majeur

L’Académie de France à Rome, créée en 1666, recevait, on le sait, des pensionnaires artistes ayant obtenu un Grand Prix de Rome. Cassas, lui, sera admis comme externe au Palais Mancini où il résidera durant deux années. C’était une faveur exceptionnelle pour un dessinateur ! Il la devait notamment à Joseph-Marie Vien, peintre passionné d’art antique, qui eut cependant du mal à se faire admettre à l’Académie royale de peinture (néanmoins Boucher le soutenait) mais était fort apprécié par ses élèves de l’Académie de France à Rome dont il fut le directeur entre 1775 et 1781. Dans la Ville éternelle, Cassas rencontre Jacques-Louis David qui termine son séjour à Rome (il sera élu à l’Académie des beaux arts, malgré son jugement sévère à l’endroit de celle-ci, en 1803 ) et sans doute l’archéologue et critique d’art Quatremère de Quincy (qui sera élu à l’Académie des beaux-arts en 1804 et en deviendra le Secrétaire perpétuel).

Vue du temple de la Concorde et de Septime Sévère à Rome

Vue du temple de la Concorde et de Septime Sévère à Rome

Cassas croise-t-il à cette époque un autre académicien ? Oui. Du moins l’un des futurs académiciens des beaux arts parmi les plus célèbres : Dominique Vivant Denon, lequel deviendra en 1802 directeur du futur musée du Louvre, et sera élu, l’année suivante, à l’Académie des beaux arts.
C’est en sa compagnie que Cassas effectue à l’automne 1782 (il a alors 26 ans) un voyage en Sicile, voyage resté fameux grâce à l’abbé de Saint-Non (dont le portrait peint par Fragonard montre qu’il n’a rien d’un abbé… il ne reçut d’ailleurs que le sous-diaconat), dessinateur, graveur, amateur d’art. Saint-Non avait été admis, sous le titre d’Honoraire-associé libre, dans l’Académie de peinture en 1777. Denon laisse un ravissant portrait de Cassas conservé au Louvre.

Imaginons l’équipée : Vivant Denon, Fragonard, Hubert Robert, et Cassas en Sicile et à Naples. Saint-Non en donnera la relation en dessins sous le titre Voyage pittoresque de Naples et de Sicile (Paris 1781-1786, 5 volumes et 542 planches gravées). Ces “Voyages pittoresques” obtenaient à l’époque un immense succès auprès de la classe fortunée.

Vue du port de Messine en Sicile

Vue du port de Messine en Sicile

 

Ce premier séjour de Cassas à Rome prit fin en 1783, l’artiste revenant à Paris.

L’année suivante, une autre rencontre va orienter le cours de sa vie, celle du jeune comte de Choiseul-Gouffier, grand collectionneur, “amateur le plus zélé pour les beaux arts” selon la formule de Cassas.*

Vue des grottes de San Pantarica en Sicile

Vue des grottes de San Pantarica en Sicile

Marie-Gabriel-Florent-Auguste Choiseul-Gouffier ( 1752-1817) fut tout à la fois écrivain, diplomate, voyageur passionné, amateur d’antiquités et mécène. Chez son cousin, le duc de Choiseul, il rencontre, alors qu’il est encore tout jeune, un autre académicien, et non des moindres, Jean-Jacques Barthélémy, Secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’auteur du Voyage d’Anacharsis.
Choiseul-Gouffier voulait visiter la Grèce et, en 1776, -il avait 24 ans- il embarqua sur la frégate Atalante commandée par un officier de marine, Joseph Bernard de Chabert, marquis de Cogolin, tout à la fois géographe, cartographe et astronome, membre de l’Académie des sciences et du fameux Bureau des Longitudes. Choiseul-Gouffier visita donc les hauts lieux de la Grèce antique, le Péloponnèse, les îles de la mer Egée dont les Cyclades puis l’Asie Mineure. Et comme la majorité des voyageurs de l’époque, il relata son périple en publiant un Voyage pittoresque de la Grèce comportant nombre de dessins et de relevés d’architecture. L’ouvrage rencontra un grand succès.
Choiseul-Gouffier est élu à l’Académie des inscriptions et belles lettres en 1782, puis à l’Académie française en 1783. L’année suivante, il est nommé ambassadeur à Constantinople.
C’est cette année-là, 1784, que les destins de Cassas et de Choiseul-Gouffier vont se lier. L’ambassadeur engage Cassas dans l’équipe de savants et d’artistes qui l’accompagneront à La Porte Ottomane. Cassas a 28 ans. Avant de s’embarquer, il prend soin de dresser l’inventaire de tous ses dessins “italiens”, classés par territoires. Il arrive au Levant le 26 septembre, après une escale à Malte et à Athènes. A peine installé à Constantinople, il est envoyé en mission dans les provinces de l’Empire ottoman en qualité de dessinateur et quasiment d’explorateur. Ses principales étapes seront Smyrne, Ephèse, Alep, Antioche, Tripoli, Chypre, Palmyre, Baalbek, Tyr, Sidon, Saint-Jean d’Acre, Jérusalem, Damiette, Le Caire, Alexandrie. Un périple au Moyen Orient qui dure un peu plus d’une année. Et les découvertes se poursuivront puisque l’ambassadeur lui demande de l’accompagner en Turquie Asie-Mineure notamment à Brousse (Bursa) et en Troade. Pour chaque étape, chaque haut lieu, le dessinateur fournit des dizaines de vues qui, rassemblées, formeront des “portefeuilles” de grande valeur artistique. Il rédige également de nombreuses lettres à son ami Aignan-Thomas Desfriches, collectionneur orléanais, son tout premier bienfaiteur, correspondance préciseuse, on s’en doute, pour nous renseigner sur la vie de Cassas.
Choiseul-Gouffier deviendra donc le second mécène de Cassas, lui octroyant des pensions annuelles qui permettront à l’artiste de subvenir à son train de vie.

Les collines de Rome

Les collines de Rome

Les collines de Rome

Les collines de Rome

Cassas retourne donc en Italie, pour un second séjour de quatre ans (1787-1791). Il trouve un logement Piazza di Spagna où sont installés d’autres artistes. Comme il y expose ses dessins sur l’Empire ottoman, on peut dire qu’il ouvre à Rome une “galerie ottomane” que de nombreux voyageurs viennent visiter, dont Goethe qui ne tarit pas d’éloges : “Les dessins de Cassas sont d’une extraordinaire beauté. Je lui ai dérobé par la pensée bien des choses”.
Et Cassas entreprend de préparer la publication d’un Voyage pittoresque de la Syrie, de la Phénicie, de la Palestine et de la Basse-Egypte. Cet ouvrage exigera un travail immense, durant plusieurs années, l’engagement de 80 graveurs ; 180 planches furent gravées, et pourtant il resta inachevé puisque l’artiste en avait prévu près du double.

* Dans le catalogue établi pour l’exposition “Voyages en Italie de Louis-François Cassas” par le musée des Beaux Arts de Tours, l’article intitulé “Le comte et son dessinateur” de Frédéric Barbier, directeur de recherches au CNRS, directeur d’études à l’EPHE, spécialiste de l’histoire du livre, permet de mesurer toute l’importance de Choiseul-Gouffier pour Cassas.

Séjournant à Rome, Cassas croisera deux autres académiciens importants :
-Le peintre renommé, François Ménageot, membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture dès 1780, nommé directeur de l’Académie de France à Rome entre 1787 et 1792. Sous Napoléon, il siègera comme académicien en 1809. Ménageot connaissait déjà Cassas lorsqu’il suivait les cours de l’Académie de dessin et ne se méprenait pas sur l’exceptionnel talent du jeune homme.
-Et un prélat influent, le cardinal de Bernis, élu à 29 ans, en 1744, à l’Académie française, diplomate à la carrière brillante et mouvementée, envoyé à Rome à partir de 1774 où il restera pendant vingt ans. Cassas fut étroitement associé à la politique culturelle que menait l’actif cardinal, déjeunant chaque dimanche à la table du prélat.

Terminons ce survol de la carrière de Cassas par l’époque napoléonienne que Cassas a fort bien connue, puisqu’il est mort en 1827. Nombre de ses oeuvres ont été vendues de son vivant, dans les années 1810. Une grande part du fonds Cassas fut achetée par l’architecte Jean-Baptiste Lepère, qui accompagna Bonaparte en Egypte et qui dessina lui-même de nombreux hauts lieux de la vallée du Nil pour la fameuse Description de l’Egypte. Cette collection Cassas fut léguée en 1844 à son gendre, l’architecte Jacques Ignace Hittorff (auquel on doit entre autres la place de la Concorde à Paris), élu à l’Académie des beaux arts en 1853.
Enfin, précisons que la Bibliothèque Mazarine, installée au Palais de l’Institut de France qui abrite aujourd’hui les Académies, conserve une série exceptionnelle des onze vues panoramiques des collines de Rome, dessinées par Cassas et gravées à l’eau-forte par Jacques Louis Bance, rehaussées d’aquarelles et publiées en 1801 par la chalcographie des frères Piranèse.
Louis-François Cassas, enfant de la Touraine, mérite d’être mieux connu par un large public ! Il ne faut pas manquer cette exceptionnelle exposition au Musée des beaux arts de Tours, ville où Cassas reçut sa première formation, notamment aux côtés de l’ingénieur Jean Cadet de Limay sur le chantier du pont de pierre qui enjambe la Loire. Ce Musée avait d’ailleurs consacré une première exposition aux dessins de Cassas au Moyen Orient. Celle-ci, consacrée à l’Italie, mérite incontestablement une visite et on peut remercier, entre autres personnes, le conservateur en chef Annie Gilet, spécialiste reconnue de cet artiste auquel elle a consacré une thèse de doctorat. De plus, et c’est un événement : parmi les 116 oeuvres exposées, 50 dessins issus de la collection du marquis de Bristol et prêtés par le National Trust, sont présentés pour la première fois en France.

Hélène Renard

L’exposition au Musée des beaux arts de Tours se tient jusqu’au 22 février 2016.
Des visites commentées sont proposées régulièrement. rens. www. mba.tours.fr ; tél. 02.47.05.68.82
fermé le mardi. Gratuit le 1er dimanche du mois.